Marcel-Saupin bouillonne. Le petit stade du centre-ville est plein à ras-bord. Il y a longtemps que plus aucune place n’est disponible à la billetterie et les dirigeants nantais regrettent déjà de ne pas disposer d’un stade plus grand pour accueillir ce type d'événement. En ce tout début des années quatre-vingt, un club français demi-finaliste d’une Coupe d’Europe n’est pas encore chose courante. Le Reims des années cinquante, avec Jean Vincent aux avant-postes, puis le Saint-Étienne des années soixante-dix ont disputé deux demi-finales chacun. Lyon en a joué une dans les années soixante, tout comme Bastia durant son épopée de 1978. C’est tout. Nantes est donc le septième cas en vingt-cinq ans. On comprend l’excitation qui règne autour de ce match.
Dernier carré
Longtemps abonné aux éliminations précoces dans les épreuves européennes, le FC Nantes a brisé son plafond de verre au cours de cette saison 1979/1980. Engagés en Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupes, les hommes de Jean Vincent ont d’abord éliminé les Irlandais de Cliftonville avant de commettre leur premier exploit à Bucarest, parvenant à s’extraire du piège roumain avec une application et un sang-froid qu’on ne leur connaissait pas. Pour la première fois, Nantes passe l’hiver européen. En quarts de finale, les Canaris éliminent le Dynamo Moscou dans une double confrontation paradoxale, avec victoire à l’extérieur et défaite à domicile.
Nantes se retrouve alors dans le dernier carré. Il est aussi le dernier club français encore en lice et attire ainsi l’attention de tout l'hexagone. Le tirage au sort aurait pu leur donner la Juventus ou Arsenal, mais ce sera le FC Valence. Avec match aller à Saupin le mercredi 9 avril 1980.
Le sponsor du club, à défaut d’être présent sur le maillot, a tenu à être visible en cette soirée historique. Il a déversé sur la pelouse une bonne centaine de ballons en caoutchouc, que les joueurs espagnols, venus humer l’ambiance avant de revenir s’échauffer, s’amusent à botter dans les tribunes pour la plus grande joie des spectateurs. Nantes ne déplore aucun blessé et Jean Vincent peut aligner sa meilleure équipe possible : Jean-Paul Bertrand-Demanes est dans les buts derrière une défense composée de Max Bossis, Henri Michel, Patrice Rio et Thierry Tusseau. Au milieu sont alignés Oscar Muller, Enzo Trossero et Gilles Rampillon alors que Bruno Baronchelli, Eric Pécout et Loïc Amisse composent la ligne d’attaque. L’Argentin Victor Trossero se retrouve sur le banc aux côtés du jeune José Touré.
Grands d’Europe
Quelques grands noms émergent de l’effectif du FC Valence, en premier lieu desquels celui de Mario Kempes, l’Argentin aux cheveux longs et aux courses folles, héros de la dernière Coupe du monde, à la fois vainqueur et meilleur buteur. On connaît aussi Rainer Bonhof, un international allemand aux cheveux ondulés doté d’une frappe redoutable. L'entraîneur est également un grand nom : Alfredo Di Stéfano, maître à jouer du Real Madrid des années cinquante et meilleur joueur du monde avant l’avènement de Pelé. Jean Vincent le retrouve avec plaisir. Les deux hommes s’étaient croisés vingt ans plus tôt à Stuttgart dans une finale de la Coupe d’Europe qui avait opposé le Stade de Reims au Real Madrid. Les Canaris ne redoutent pas leur adversaire outre mesure. Les longs parcours donnent confiance.
L’arbitre est un Allemand. Walter Eschweiler siffle le coup d’envoi à 20h30 et c’est Mario Kempes qui donne l’engagement. Une grande détermination anime les Nantais, à tel point que l’arbitre doit souvent intervenir. Après trois minutes, les Valencians obtiennent un coup franc au niveau de l’arc de cercle de la surface nantaise. Kempes frappe mais le mur nantais repousse. Deux minutes plus tard, c’est Nantes qui obtient un coup franc dans le camp espagnol. Excentré sur le côté droit, Oscar Muller envoie une frappe de mule qui met le gardien espagnol à contribution. Un peu plus tard, Loïc Amisse est bien lancé par Rampillon, mais sa frappe du gauche manque de puissance.
Les Valencians ont voulu écraser le match d’entrée, mais ils se trouvent confrontés à des Nantais déterminés. Ceux-ci ne se montrent guère impressionnés par l’événement. Ils jouent comme des grands d’Europe et à l’agressivité des Espagnols, ils s’imposent par le jeu, auquel ils ajoutent une grande intensité physique. Si bien que l’acteur le plus déterminant de la rencontre est Carlos Santiago Pereira, le gardien barbu de l’équipe valencianne.
La croisière jaune
A la 27e minute, Loïc Amisse s'infiltre sur le côté gauche dans la défense espagnole mais au moment d’entrer dans la surface, il est fauché par son vis à vis José Carrete. Le peuple nantais réclame alors le penalty, mais l'arbitre allemand ne se laisse pas influencer. Il accorde, fort justement, un coup franc juste devant la ligne. Henri Michel se charge de la frappe. Le ballon contourne le mur puis voit sa trajectoire déviée par deux hommes, Bruno Baronchelli et Ricardo Arias. Lequel des deux a touché le ballon de la tête ? Toujours est-il que cette déviation prend Pereira à défaut.
Nantes ouvre le score et sait qu’il doit poursuivre ses efforts. L’équipe de Valence est timorée, acculée devant sa cage. Tour à tour, Michel, Muller, Baronchelli et Enzo Trossero y vont de leur tir cadré, mais le gardien espagnol reste vigilant. De son côté, Jean-Paul Bertrand-Demanes passe une soirée assez tranquille. A part un coup franc de Solsona dans le premier quart d’heure, il n’a pas eu beaucoup à s’employer. A la pause, le score de 1-0 reflète mal la domination nantaise.
La seconde période démarre sur les mêmes bases que la première. Thierry Tusseau récupère un centre acrobatique de Baronchelli, mais sa frappe manque de puissance. Plus tard, un défenseur prend son gardien à contre-pied, mais le ballon glisse hors du cadre. Plus tard encore, Rampillon combine avec Amisse. La frappe du meneur de jeu nantais trompe le gardien mais rebondit sur le poteau. Le ballon roule devant la cage sans que personne ne puisse la pousser au fond…
Kempes allume la clim
Arrive la 54e minute. Les Valencians récupèrent un ballon perdu dans leur camp. Le défenseur envoie loin devant sur l’aile gauche. Rio et Kempes sont à la course mais l’Argentin est plus rapide. Il récupère le ballon, entre dans la surface, résiste à une charge de Rio et frappe. La course du ballon est freinée par Bertrand-Demanes, mais elle poursuit sa trajectoire jusqu’au fond des filets.
Un profond sentiment d’injustice s’abat sur Saupin. Les Canaris se sont créés une dizaine d'occasions, alors que les Espagnols n’en ont pas eu plus de deux, et pourtant le score est de 1-1 quand on atteint l’heure de jeu. Les Nantais poursuivent leurs offensives. Il est nécessaire de marquer plusieurs buts et d’obtenir un score large pour aborder sereinement le match retour.
Les caméras de la télévision s’attardent sur le banc de touche où l’on distingue José Touré. Depuis le début de l’épopée, le jeune Nantais de vingt ans fait des miracles. Contre le Steaua, il entre en jeu pour donner la victoire d’une superbe reprise de la tête. En quart de finale contre le Dynamo, c’est lui qui ramène le score à 2-2 et consolide la qualification face à une solide et entreprenante équipe soviétique. Ces miracles lui valent le surnom de Joker. Inévitablement, on compte sur lui pour faire basculer ce match contre Valence. /p>
José le Joker
A l’approche du dernier quart d'heure, Rampillon cède sa place à Touré. Le Joker se positionne aux avants-postes et fait parler sa détente pour reprendre des ballons de la tête. Cela ne suffit pas. Vincent fait entrer un autre attaquant, Victor Trossero, à la place d’Oscar Muller. Les Nantais poursuivent leur emprise. Sur l’aile droite, Bossis fait tourner son défenseur en bourrique puis centre devant le but. La balle est reprise de la tête par Baronchelli qui trompe le gardien espagnol.
Dans les derniers instants, Touré est bien lancé par Tusseau dans la surface de réparation. Il se retrouve seul devant le gardien, tente un extérieur du pied droit mais son tir passe à côté. Le Joker ne marquera pas ce soir. Le score (2-1) en reste là. Frustrant, mais le jeu pratiqué donne de bonnes raisons de croire à la finale. Les Canaris savent voyager. Jean Vincent, indécrottable optimiste, rappelle que ses joueurs, depuis le début de la saison, ont remporté tous leurs matchs européens sur terrain adverse.