Raynald Denoueix : « la priorité, c’est de développer l’intelligence tactique »
Raynald Denoueix : « la priorité, c’est de développer l’intelligence tactique »
Interview
Raynald Denoueix : « la priorité, c’est de développer l’intelligence tactique »
La seconde interview exclusive de Raynald Denoueix porte sur la période où il a été responsable du Centre de Formation du FC Nantes un peu plus de 15 ans (de 1982 à 1997). Nous n’allons pas prendre le risque d’établir la liste des joueurs de talent passés entre ses mains. Elle serait bien trop longue. Avec l’humilité et la passion qui le caractérise, il nous raconte dans cette interview sa vision d’éducateur.
Daniel Ollivier
06 octobre 2020

Après ta carrière de joueur en 1979, tu as entrainé pendant quelques années le club de Gétigné puis tu es revenu au FC Nantes pour prendre en charge le centre de formation. Qui est à l’origine de ton retour ?

Dans ce club de Gétigné, j’ai découvert comme entraîneur le monde amateur et j’y ai appris beaucoup, et gardé de solides amitiés. Au moment de prendre l’équipe pro, Jean-Claude Suaudeau m’a appelé pour m’annoncer sa nomination et l’opportunité de prendre sa place de responsable du Centre de Formation.

J’avais déjà acquis un début d’expérience concernant les jeunes puisque, pendant ma période de joueur pro, j’ai entraîné le soir deux jours par semaine les cadets nationaux avec Marcel Lozach. J’ai saisi cette chance. En 1982, c’était vraiment le début du Centre puisque à la Jonelière, il a été créé en 1979. J’ai une grande gratitude pour Coco. Il avait sa manière de transmettre. Il posait toujours des questions sur le jeu, le match, les joueurs, la compo de sa prochaine équipe. Bureau, vestiaire, petit footing après les séances, avec lui c’était réunion continue. Quelle chance !

 

Quand tu entends parler du «jeu à la nantaise» qu’est-ce que cela évoque concrètement pour toi ?

Je crois me souvenir que cette formule nous la devons à un journaliste. Pour moi, le jeu à la nantaise c’est surtout l’époque des années 60 avec Gondet, Blanchet, Suaudeau, Budzinski, Le Chenadec, De Michelle, Eon, Ramon Muller, Jacky Simon, etc. Après eux, cela a été forcément autre-chose. José Arribas lui-même a fait évoluer sa manière de faire mais pas le fond, parce que les joueurs étaient différents.

Les principes de base sont restés ensuite les mêmes au sein du club avec notamment l’importance du collectif et le jeu en mouvement. Construire une (grande) équipe c’est un équilibre fragile, il faut du talent, de la complémentarité, de l’ambition, de l’intelligence, de l’efficacité. Cela relève du miracle.

 

Comment à l’époque cette importance du collectif se concrétisait dans ton travail d’éducateur ?

Au centre de formation, c’était le fil directeur. L’idée c’est de jouer avec et pour favoriser l’action du ou des partenaires. Se comprendre pour s’associer. Etre capable d’interpréter l’action de la même manière tant sur le plan offensif que défensif. Une action ce n’est pas une addition de passe, il doit y avoir anticipation pour qu’il y ait continuité et donc des chances de surprendre l’adversaire. L’idée c’est de faire réfléchir les joueurs. Pirlo a dit « toute ma vie j’ai joué avec ma tête ». Nous proposions des jeux, utilisant des zones, des couleurs, des touches limitées, des thèmes. Coco disait « après une séance on doit sortir moins con ».

On avait mis par exemple en place une démarche où les joueurs sont associés par paire durant tout l’entraînement mais aussi en match. On s’organisait par « paire » même lorsqu’on joue à 6 ou à 10 plus le gardien. Une manière de créer des relations de jeu et de la solidarité. Lorsque l’un allait recevoir le ballon, l’autre devait systématiquement lui proposer quelque chose. Liberté pour celui qui allait recevoir de choisir… que les joueurs soient à proximité ou à 20 mètres de distance de plus. Les équipes qui étaient sous ma responsabilité (D4 et Gambardella) jouaient toutes de cette manière. C’est une manière d’être toujours concerné sur le terrain. Dans mon dictionnaire, le verbe « arrêter » n’existe pas sauf si c’est pour feinter et mieux repartir. D’ailleurs, étymologiquement motiver vient de move. En règle générale, quand tu n’es pas motivé, tu ne bouges pas beaucoup.

 

Cette situation explique la complicité perçue entre certains joueurs, on peut penser notamment à Nicolas Ouédec, Raynald Pedros et Patrice Loko ?

Sans oublier les autres. Ils ont joué ensemble pendant de nombreuses années. Ils étaient complices. C’était là leur plaisir. On suggérait, ils en rajoutaient une couche. On recrute des joueurs car on les croît capables de s’inscrire dans notre idée du jeu. Capables d’interpréter et de deviner. Quand j’entends dire que le poste d’attaquant oblige à être individualiste je ne suis pas d’accord. Il faut jouer JUSTE !!! Savoir s’il faut tirer, passer ou dribbler. Intuitivement, avec le risque de faire parfois des erreurs nous arrivions à repérer cette aptitude. Par exemple, je me souviens d’avoir eu, très vite, cette conviction avec Olivier Monterrubio lors de son premier entraînement.  

 

Le FC Nantes était considéré à ton époque comme un des meilleurs centres de formation. Sinon le meilleur. C’était quoi le secret de la réussite ?

Il ne faut pas perdre de vue que le joueur c’est la base de tout. Les jeunes qui rentrent dans un Centre de Formation ont déjà 75% des acquis. L’élément clé, c’est ensuite de développer leur capacité à s’exprimer dans un collectif. L’organisation peut et doit varier, les principes non ! Si tu es un bon joueur de football, tu dois pouvoir comprendre le jeu à tous les postes. Même gardien de but. Tu n’auras jamais évidemment le niveau spécifique au poste mais tu dois être capable d’agir correctement.    

Cette approche explique le succès d’un club comme l’Olympique Lyonnais qui sort des joueurs de qualité à tous les postes. Il y a deux ou trois ans, l’entraîneur du Centre de Formation à la question de savoir sur quels critères il faisait le recrutement a répondu que pour lui le plus important c’était la capacité à prendre des informations. A Lorient, ils parlent de prise de décision. La complexité du jeu oblige à avoir des joueurs intelligents sur le plan tactique. A Nantes, on travaille dans cette direction. Il ne faut jamais oublier que le jeu est dans la tête des joueurs. Ce sont eux qui décident dans l’action, en fonction de nombreux critères, de plus en plus vite car l’adversaire laisse peu d’espace, donc peu de temps.

Il y a quelques jours, j’ai entendu le responsable du Centre de Formation de Benfica affirmer qu’il n’entraîne pas à conduire le ballon, ni à tacler ou à faire des passes. On s’entraîne disait-il à apprendre à jouer. Je partage cette approche. Certes, aujourd’hui les joueurs sont de mieux en mieux préparés sur le plan physique mais il faut, avant toute chose, développer leur intelligence tactique pour utiliser au mieux leurs aptitudes techniques et physiques. Le mental étant le socle.

Tu as certainement de nombreux souvenirs de cette période en tant que responsable du centre de formation et entraîneur de l’équipe réserve ?

Evidemment, j’ai plein de bons et de moins bons souvenirs de cette époque. C’est le foot. Toutefois, le plus fort qui me vient à l’esprit c’est malheureusement l’accident de voiture en 1984 qui a coûté la vie à Seth Adonkor (le demi-frère de Marcel Desailly) et Jean Michel Labejof. Sidi Kaba était aussi dans cette voiture et il n’a plus été en mesure de rejouer au football. Cette tragédie a marqué tous les joueurs au sein du club. Un centre de formation c’est une seconde famille.