L'odeur des frites et la saveur de l'Orangina

Guillaume Le Goslès

Un match de football, à Nantes comme ailleurs, c’est un tout. Un environnement. C’est le match, bien sûr, mais pas seulement. C’est ce qui se passe à l’intérieur mais aussi à l’extérieur du stade, avant et après la rencontre.
 
C’est une ambiance, une atmosphère particulière à laquelle concourent de multiples acteurs : les organisateurs officiels, les joueurs, le public coloré, les stadiers, les cameramen des chaînes de télévision, les journalistes de la presse écrite, les radio-reporters. Et les marchands ambulants. Ces marchands ambulants qui prennent place bien avant tout le monde aux abords des stades et participent pleinement au folklore d’une soirée de football réussie.
 
Lorsque l’on découvre le FC Nantes à l’âge de cinq ans, du côté de Saupin, la première réminiscence qui revient à l'esprit, bien des années après, est celle de ces camions aménagés, de ces échoppes et baraques démontables munies de système de cuisson à gaz dans lesquelles s’affairent des hommes et des femmes sans qui la fête aurait un goût beaucoup plus fade. Ces magiciens dotés du pouvoir de réveiller le ventre et d'aiguiser l’appétit alors que la fin d’après-midi est à peine entamée. Visez-moi un peu ces magnifiques sandwichs et cette broche automatique autour de laquelle s’enroule une si tentante viande à kébab !
 
Le premier souvenir du stade naît dans le bruit des générateurs de courant et des électromoteurs dont les longs et épais fils se chevauchent sur le bitume, coincés en bordure de trottoir derrière un pneu légèrement dégonflé conçu pour soutenir une lourde charge. La première émotion indélébile qui reste à jamais gravée dans la mémoire sensitive d’un jeune supporter est indissociable de l’odeur des frites et de la fumée des saucisses et des merguez qui monte dans les airs, presque à hauteur des projecteurs qui s’élancent si loin dans le ciel clair au-dessus du quai de Malakoff. Sans oublier la première gorgée d’Orangina, bue à la bouteille dont la forme arrondie et généreuse ainsi que la couleur lumineuse s’accordent parfaitement avec l’éclat des maillots fièrement portés et des écharpes virevoltant alentour.

À la reprise, au mois de juillet ou en août, protégés du soleil qui cogne fort sous leurs toits de fortune, dans la fournaise des plaques de barbecue et des vapeurs d’oignons qui grillent derrière les canettes de soda méticuleusement alignées sur le rebord d’une fourgonnette rehaussée en comptoir, les marchands ambulants sont là, fidèles au poste. Ils ouvrent la saison et chaque nouveau match dès la fin de l’après-midi, bien avant les trois coups donnés quelques heures plus tard, le soir venu, dans la chaleur moite du jour qui baisse. Sur leur emplacement situé à quelques dizaines de mètres du rond central, ils sont les acteurs d’un paysage dont la lumière fluctue avec l’arrivée de l’automne.
 
L’hiver, ils bravent le froid et réchauffent les cœurs d’une clientèle fidèle qui a ses habitudes. Au printemps, ils participent à la fête du renouveau et aux mille victoires que nos joueurs remporteront avec le retour des beaux jours. Ces visages de travailleurs qui officient à l’ombre des gradins deviennent vite familiers, parfois amicaux. Ils font intégralement partie de la famille du FC Nantes, quand bien même le ballon rond serait à mille lieues de leurs préoccupations quotidiennes. Le football possède cette faculté de rassembler tant et tant de personnes en provenance d’horizons lointains et a priori dissemblables.

Munis de leur carte d’abonnement ou de leur précieux billet, les aficionados du FC Nantes prennent des forces avant d’affronter les deux prochaines heures en tribune, d’autres préfèreront calmer leur faim ou étancher leur soif après la victoire, en refaisant le match entre rires et exclamations de joie. Que l’on soit un fan assidu ou un spectateur occasionnel, chacun porte dans son cœur sa buvette attitrée, son petit coin de paradis indissociable d’un succès remporté de haute volée par nos inarrêtables Canaris. À l’Orangina succédera bientôt le ballon de Muscadet ou la pression bien fraîche, mais le rituel sera le même, immuable et convivial. Toujours en jaune.
 
Mois après mois, tout au long de la saison, au gré des années, les marchands ambulants voient la foule déambuler devant eux. Personne d’autre ne connaît mieux la puissante clameur qui s’élève d’un seul coup de la cuvette de la Beaujoire lorsque le FC Nantes inscrit un but. Au coup de sifflet final, ils se tiennent prêts pour le rush de la dernière heure, disposés à servir les spectateurs qui descendent par grappes entières de la tribune Jules Verne et ne tardent pas à venir s’agglutiner sous les lumières des guirlandes qui ornent leurs éphémères boutiques.
 
Depuis des décennies, les marchands ambulants présents à chaque match du FC Nantes constituent un maillon incontournable de la chaîne établissant un lien entre les diverses entités qui gravitent autour d’une rencontre de championnat du FCN à domicile. Souhaitons-leur longue vie et remercions-les de leur assiduité indéfectible, qui, si elle venait à disparaître un jour de la Beaujoire, aurait bien évidemment des répercussions néfastes sur le jeu collectif à la nantaise dont les valeurs de solidarité seraient alors forcément mises à mal.