- Images : histoiredufcn.fr
Les années ont beau filer, le présent s’éloigner de plus en plus des heures de gloire, l’âme des deux clubs s’effilocher sous la bise attisée par les marchands, les styles de jeu se diluer dans la médiocrité prêchée par des techniciens dont les idées n’arrivent pas à la cheville de la science des Arribas, Suaudeau, Snella, Batteux et même Herbin ou Vincent, une rencontre entre Nantes et Saint-Étienne demeure une affiche à part. Elle s’assimile à une relique que l’on se complait à ressortir pour se rappeler qu’il fut un temps où ces deux équipes dominaient le football français et divisaient les opinions en deux camps qui se détestaient même si, au tréfonds d’eux-mêmes, ils cultivaient une estime réciproque que des résultats souvent contradictoires les contraignaient à ne pas oublier. Les Verts d’un côté, les Jaunes de l’autre, le public était pour les uns ou pour les autres mais chaque saison, chaque match remettaient en question une hégémonie qui ne fut jamais réellement tranchée en dépit parfois de triomphes ou de râclées mémorables.
Remonter aux sources, c’est aller en deuxième division !
A l’heure où Paulo Tavares sert en quelque sorte de lien d’infortune entre le Forez et la Loire-Atlantique puisqu’il a vainement convoité l’ASSE avant de se déclarer séduit par le FCN (ce qui ne l’engage à rien), plutôt que d’attendre des étincelles des retrouvailles entre les deux clubs, il paraît préférable, pour qui souhaite s’enflammer, de sortir les livres d’histoire afin d’essayer de revivre des différends sans cesse renouvelés.
Aller aux sources de leur rivalité, c’est, voyez-vous ça, retourner en deuxième division puisque leurs premiers affrontements remontent à la saison 1962-1963, la dernière du FC Nantes à ce niveau, du moins jusqu’en 2007 (1). Saint-Étienne était tout juste descendu, presque par accident, en réussissant en mai 1962 l’insolite performance de remporter la Coupe de France tout en plongeant à l’étage inférieur. Il remonta dans la foulée en terminant en tête du championnat, juste donc devant les Canaris. Quatre points séparaient les deux équipes et la suite prouva qu’il s’agissait d’une cuvée exceptionnelle car Saint-Étienne et Nantes conquirent les sept titres de champion de France qui suivirent.
Les Nantais sur une lancée triomphale
Déjà, leurs rencontres ne furent pas banales puisque les Foréziens, qu’on ne surnommait pas encore les Verts, enlevèrent la première manche à Marcel-Saupin 4-0 tandis que les joueurs de José Arribas, profitant du retour de Jean-Claude Suaudeau, appelé en catastrophe pour remplacer Santos victime de coliques, réussirent le tour de force de s’imposer au retour, à quatre journées de la fin. 1-0, but de Sadek Boukhalfa. Ce fut soupe à la grimace dans les travées de Geoffroy-Guichard. Les Nantais étaient alors sur une lancée quasi-triomphale qui les conduisit jusqu’au match de la montée, face à Sochaux (2-0, le 2 juin 1963).
José Arribas mettait en place son football si particulier, si intelligent, axé sur la technique, les mouvements incessants, l’offensive, le jeu construit, qui a fait la grandeur du club. Saint-Étienne sur le plan de la qualité et de l’esthétisme rivalisa encore quelques saisons, il donna même une leçon aux Canaris au cours de la finale de la Coupe de France 1970 (5-0) mais après le départ d’Albert Batteux, un an plus tard, il se fit adepte d’un autre football, plus physique, plus engagé, plus défensif. Or, c’est ce football-là qui lui permit de se hisser parmi les grands clubs européens et même d’entrevoir la victoire en Coupe d’Europe des Champions, un soir de mai 1976, à Glasgow, où les poteaux de but étaient carrés et la chance du côté du Bayern.
Mais le FC Nantes n’était pas distancé, il préparait l’équipe qui lui donna le titre de champion de France 1977, année de deux affrontements marquants en Coupe de France, et c’est Saint-Étienne qui le premier, plombé par une caisse noire, rentra dans le rang. Il prit toutefois soin de venir gagner son dernier titre de champion de France, le 12 mai 1981, sur une pelouse de Marcel-Saupin détrempée par les averses, « injouable », estima Henri Michel. Il arracha, 1-1 contre le cours du jeu, le nul qu’il cherchait et qui lui suffisait.
Kolo-Muani signa la victoire des Canaris en décembre 2021
Deux ans après, toujours à Marcel-Saupin, les Canaris profitèrent de la venue des Verts pour offrir un festival à leur public. Ils s’imposèrent 4-2, victoire qui leur assurait un nouveau titre de champion, le sixième, à quatre journées de la fin. Ce fut le dernier grand chapitre d’une intense rivalité, même si l’histoire s’est poursuivie, en demi-finale de la Coupe de France 1993 par exemple (victoire de Nantes 1-0) et a été entrecoupée par des séjours de l’un et de l’autre en Ligue 2.
A chaque fois, ce sont des souvenirs d’enfance ou d’adolescence qui remontent et la banalité est rarement au rendez-vous. Elle ne l’était pas par exemple le 30 janvier 2019 pour le premier match à La Beaujoire après la disparition d’Emiliano Sala. Elle le fut davantage lors des trois derniers rendez-vous qui demeurèrent sans vainqueur. Le sera-t-elle encore samedi alors que Saint-Étienne est solide leader et Nantes en pleine zone dangereuse ? Pour qu’elle le soit, sans doute faudrait-il un succès des Canaris, comme le 22 décembre 2021 où Kolo-Muani avait signé le seul but de la rencontre….
(1) Les deux clubs s’étaient déjà affrontés en Coupe de France alors que Saint-Étienne était en D1 et Nantes en D2.

Boukhalha, le buteur.

Sadek Boukhalfa était devenu pro pratiquement par hasard. Grâce à deux hommes, Aimé Nuic et Justo Fontaine.
Le premier l’avait repéré alors qu’ayant fui l’Algérie où il était né (à Azzaba, le 29 août 1934), il errait, ventre creux et bourse vide, autour du terrain d’entrainement de Thionville. Nuic, qui avait entraîné le FC Nantes après la guerre, officiait dans ce club. « Qu’est-ce que tu fous là ? lui avait-il demandé. Voilà des godasses et un short et entraîne-toi avec nous ! » A la fin de la séance, séduit par ce qu’il venait de voir, il lui avait proposé de signer une licence et de jouer à Thionville où le président du club lui avait trouvé un emploi.
C’était un premier pas. Il avait permis à Sadek de s’offrir, l’été suivant, un séjour en Corse où il avait participé à un match entre vacanciers. Parmi les joueurs, se trouvait Justo Fontaine qui, à son tour l’avait interrogé : « Comment se fait-il que tu ne sois pas pro ? »
« Je n’ai jamais été contacté et je ne connais personne« , avait répondu Boukhalfa. « Tu veux que je prenne des contacts pour toi ? » avait proposé le meilleur buteur de toutes les Coupes du monde. Boukhalfa avait évidemment accepté et c’est ainsi qu’il avait été embauché par l’AS Béziers où Nantes était allé le chercher en 1962. Ailier gauche adroit, technique, il avait joué son rôle dans la montée en Division 1 puisqu’il avait marqué 17 buts en 1962-63 dont celui de la victoire à Saint-Etienne et, aussi, le second face à Sochaux quinze jours plus tard au cours du match de la montée.
Boukhalfa était resté à Nantes jusqu’en 1965 (44 matches en Division 1) puis il était parti à Bastia. Il avait joué plus tard à Saint-Brieuc puis à Poitiers et à Blois. Il avait aussi disputé la première rencontre internationale de l’Algérie. Devenu entraîneur à Quimper, il était demeuré suffisamment attaché à Nantes et à son football pour revenir habiter la ville, occuper un emploi aux Papeteries de l’Atlantique et entraîner les moins de 15 ans du FCN. Toujours loué pour sa discrétion et son extrême gentillesse, il s’est éteint début juillet 2009.
Publier un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.