Lionel Bellenger intervient dans les formations d’entraîneurs professionnels de football (DEPF puis BEPF) depuis trois décennies au sein de la FFF sur les thèmes concernant la communication interne et externe. Il connaît en profondeur la réalité de ce métier à part.  Nous le remercions d’avoir accepté de livrer au site « La Maison Jaune » son expertise sur le sujet.

  • Photos fournies par Lionel Bellenger

Quel est ton regard sur l’évolution du métier d’entraîneur professionnel de football et l’importance que revêt aujourd’hui la communication ?…

Il est intéressant de voir que dans les bilans réalisés dans le cadre du Brevet d’Entraîneur Professionnel de Football (BEPF), c’est-à-dire le diplôme le plus élevé dans le cursus de formation, la communication est devenue une préoccupation centrale. Il y a une vraie prise de conscience et nous n’aurions pas fait le même constat il y a encore quelques années. Dans ce monde très incandescent, tout peut s’enflammer. Certains d’ailleurs se sont brûlés les ailes.  Une maladresse relationnelle se paie au prix fort car le risque est grand de retrouver trois jours plus tard l’information dans le journal local et pire, sur les réseaux sociaux.

Qu’est-ce qui est pour eux le plus difficile à réaliser dans le domaine de la communication et sur quoi sont-ils plus particulièrement en alerte ?…

La difficulté relève du niveau d’intensité émotionnelle des situations d’incertitude vécues au quotidien et à la diversité des pratiques sur lesquelles un entraîneur doit être performant : les rapports avec la Direction, les relations avec les médias, le management du staff technique, la causerie d’avant match ou bien encore les entretiens individuels.

« Chez l’entraîneur, la communication est devenue une préoccupation centrale« 

Certains coachs affirment ne pas lire l’Equipe et ne pas regarder les réseaux sociaux afin de se préserver. Les échanges avec la Direction varient d’un club à l’autre.  Cela va de cinq fois par jour alors que pour d’autres les contacts sont presque inexistants et lorsqu’ils surviennent c’est souvent trop tard.  Dans le paysage médiatique, il faut aussi prendre en compte l’influence des agents de joueurs.

Est-ce que pour renforcer leur leadership les entraîneurs sont en mesure de mettre en place une stratégie de communication ?…

Parler de stratégie me semble un peu ambitieux car cela voudrait dire que dans leur métier la communication est une composante permanente de leur travail et action. Ils ne perçoivent pas les choses de cette manière. Pour le plus grand nombre, la communication c’est ce qui est autour du métier même si, aujourd’hui, l’ambition est plus affirmée de s’appuyer sur cette compétence. L’importance de l’incertitude et le poids de la concurrence dans ce métier rendent plus que périlleux l’existence d’un plan de communication. Parler de l’ambition sportive est un sujet trop risqué. La stratégie managériale consiste plutôt à ne pas subir la communication et à anticiper l’émergence des problèmes. En cas de match à tension, la stratégie c’est l’art d’anticiper en alertant les joueurs sur les comportements à respecter et en décidant par exemple avec la Direction de ne pas communiquer. Toutefois, les responsabilités ne sont pas toujours très claires au sein des clubs.

« Le staff doit être capable de penser contre lui-même« 

Il me semble vital que l’entraîneur puisse faire un point approfondi avec le président une fois par semaine et que des règles de fonctionnement existent au sein du staff et de l’équipe. Le staff par sa diversité doit aussi être capable de penser contre lui-même. Une trop grande unanimité, synonyme de complaisance, peut nuire à la performance.  L’optimum d’efficacité dans un groupe c’est 5 personnes maximum. Il est impossible de communiquer à 30 personnes. C’est pour cette raison que de nombreux entraîneurs font le choix d’utiliser comme relais un collège de 4 ou 5 joueurs cadres. Le capitaine et vice capitaine, ainsi qu’un ancien du club et un jeune cela permet d’avoir un groupe représentatif.

Les conférences de presse sont souvent frustrantes pour les supporters car très pauvres dans le domaine de l’information. Est-ce que cela s’explique par les consignes imposées au coach ?…

La conférence de presse d’avant et d’après match sont effectivement obligatoires pour la Ligue 1 mais elles ne le sont pas pour la Ligue 2 et le National. En effet, l’exercice est compliqué parce qu’il y a d’une part des attentes à satisfaire et d’autre part la nécessité de ne rien dévoiler d’important. Un coach ne peut pas dire comment il va jouer. Le leurre représente une arme stratégique de première importance. On se souvient que les alliés annoncèrent le débarquement dans le Pas de Calais alors qu’il a eu lieu sur les plages de Normandie. Certains coachs se prêtent au jeu en expliquant les options tactiques et livrent trop d’information à l’adversaire.  

« La conférence de presse n’est pas le moyen approprié pour communiquer« 

La protection du vestiaire est un enjeu majeur.  La presse peut permettre de faire passer des messages mais la conférence de presse n’est pas le moyen approprié pour communiquer. Cela lui a été souvent reproché mais Didier Deschamps maîtrise parfaitement l’exercice. Il faut faire court et un coach peut s’octroyer le droit de ne pas répondre à une question s’il explique pourquoi. Afin de maîtriser leur propre récit, je conseille aux entraîneurs avant les questions de faire une déclaration préalable de 2 ou 3 minutes. Cela permet de choisir son terrain et d’orienter souvent les questions. 

Quel est pour un coach de haut niveau l’acte le plus important à réussir dans le domaine de la communication ?…

Le sommet de la communication, c’est pour moi la causerie d’avant-match. Ce que je trouve d’ailleurs extraordinaire à souligner c’est que les coachs parviennent à préserver à 98 % l’intimité et la confidentialité de ce moment collectif. Je conseille de découpler la causerie tactique de celle qui est motivationnelle. La première est en règle générale renforcée par de la vidéo et elle peut se faire le matin du match lorsque celui-ci se déroule en soirée. La causerie motivationnelle intervient deux heures avant la rencontre avec une dernière relance juste avant le coup d’envoi.

La causerie fait ressortir ce qu’est l’entraîneur… ce qu’il ressent au plus profond de lui-même, ses croyances, ses valeurs. La causerie transfère l’émotion utile, les mots qui fédèrent.  C’est un acte difficile et essentiel dans la réussite. Les joueurs disent alors que le coach a su trouver les mots. Pour sa part, le coach dit qu’ils étaient dedans.  C’est-à-dire qu’ils étaient en phase avec ce qui avait été préparé. L’enjeu, c’est que ça imprime. La plus grande difficulté dans la causerie c’est sa répétition car il faut pour partie à chaque fois se réinventer. Dans la haute performance, travailler sur l’état d’esprit et le mental c’est absolument vital.


Dans le prolongement de cet article, nous vous conseillons de lire l’ouvrage de Lionel Bellenger « Ils ont garé le bus devant le but, pourtant on a réussi à marquer, petit éloge du métier insensé de coach« .