- Photo : Jean-René Toumelin, Claude Makelele, Joël Henry et Christian Karembeu en 1995 (coll. Bernard Verret)
Joël Henry n’était pas seulement un joueur, un interprète du football, il le sentait, il le respirait.
Il avait de la magie dans ses pieds. Dans sa tête aussi, car s’il ne fut pas toujours des plus rationnels dans sa vie, sa carrière trop courte, il avait en revanche les idées particulièrement inspirées quand il s’agissait de faire courir un ballon, de le donner, de le distribuer, d’expliquer comment échafauder une belle action.
Débuts à Marcel-Saupin, à 16 ans
L’un des premiers à avoir découvert son immense potentiel fut José Arribas et c’est à Nantes que Joël Henry disputa son premier match en pro, le 18 août 1978. Hélas, ni l’un ni l’autre ne défendaient alors les couleurs canaries. Arribas était déjà parti, Henry n’était pas encore arrivé. C’est donc avec le LOSC qu’ils se présentèrent à Marcel-Saupin pour une soirée d’été qui s’annonçait belle et le fut davantage pour eux que pour Jean Vincent, l’entraîneur de Nantes de l’époque dont le public demanda véhémentement la tête et alla même jusqu’à scander le nom de l’entraîneur adverse, celui d’Arribas donc. Il faut dire que Lille joua mieux que Nantes, que Joël Henry dama le pion à Henri Michel et que le 0-0 qui sanctionna la rencontre parut arranger davantage les Nantais que les Dogues.
De Depraeter à Henry
Sur les feuilles de match, le nom de Joël Henry n’apparaît pas, pourtant. Il s’appelait à l’époque Depraeter, comme sa mère. Il ne connaîtrait jamais son père biologique, il se nommerait Henry un peu plus tard, adopté par le compagnon de sa génitrice. Ses parents toutefois se fichaient éperdument du foot et quand il leur avait annoncé qu’il était convoqué en pro, ils avaient ouverts des yeux éberlués : oui, et alors ?
Et alors, c’était un surdoué qui venait de fouler la pelouse de Saupin, José Arribas en était persuadé, il n’avait pas l’habitude de lancer prématurément un gamin dans le grand bain et Joël n’avait que 16 ans et 4 mois. Il fréquentait le centre de formation du LOSC depuis déjà deux ans, il en était vite devenu l’un des plus beaux fleurons et certains imaginaient en lui, car il était puissant, le successeur de Jean Baratte, buteur flandrien de légende. Arribas le voyait davantage comme meneur de jeu et comme les Lillois possédaient déjà dans ce registre l’un des meilleurs joueurs du pays, Didier Simon, ils le prêtèrent à Bastia. Afin de lui permettre de jouer et de s’aguerrir.
On le compare à Michel Platini
Or, sous le soleil corse, dans un club où les contraintes n’étaient guère de mise, Jo fit beaucoup mieux. Il éclipsa la référence-maison, Claude Papi, et devint le stratège d’une équipe qui gagna la Coupe de France, en battant en finale le Saint-Etienne de Michel Platini. Platini, auquel les critiques se plaisaient de plus en plus à comparer Henry. Il a le même talent, assuraient-ils.
En fait, il se souciait peu de ce qui s’écrivait et se disait sur lui, il menait sa vie et elle était belle puisqu’il était jeune, séducteur et avait de l’argent. Ses soirées étaient parfois aussi longues que ses journées, lesquelles pourtant, en Corse, ne manquent ni de chaleur ni de lumière. Quand Lille voulut le récupérer, il renâcla mais il lui fallut se faire une raison : à Bastia, il n’était que prêté. Le LOSC avait simplement oublié que ce jeune homme avait besoin de liberté, que la discipline stricte l’horripilait, que les ordres n’étaient faits que pour être joyeusement dribblés. Le football lillois changeait lui-aussi car Arribas était sur le départ. Alors Jo s’étiola et il fut vendu à Brest.
A Brest, une idole qui partage une Kro au coin d’un bar
Il disait qu’il avait vécu dans cette ville, « où il y a autant de bars que de jours dans l’année« , quelques-unes de ses plus belles saisons. De ses plus tumultueuses aussi, de ses plus fantasques surtout. Il avait retrouvé l’un de ses compères lillois, Bernard Pardo, aussi fêtard que lui. Ils étaient insouciants, surdoués, les rois sur le terrain, les princes des nuits qui suivaient. Idoles très accessibles des supporteurs avec qui ils partageaient volontiers une ‘’Kro’’ au coin d’un bar. Parce que pour Jo, le foot c’était ça aussi : un partage, une joie, un plaisir sans fin ni entraves. Alors, ils descendaient la rue de Siam dans des décapotables dont les klaxons ameutaient la population, ils disputaient des parties de frisbee au cœur de la ville, aux deux-tiers de la nuit.
A Nantes, il tombe sur Blazevic
Mais on ne brûle pas impunément la chandelle par les deux bouts. Jo avait été vendu, à Nice puis à Toulon où il avait retrouvé Pardo et il avait compris, aussi, qu’en dépit de sa finesse technique et de sa science footballistique, il ne serait pas Michel Platini. « Cela m’a interpellé, bien sûr, confiait-il, mais je n’en ai pas fait une maladie ». Il ne confondait pas l’ambition et le bonheur et ce dernier, pour lui, se situait sur le terrain, certes, mais pas seulement. Il était aussi dans une discussion sur le jeu, deux canettes qui s’entrechoquent, un pari fou à relever, le plaisir de donner.
En 1988, il se retrouva à Nantes, enfin. Il avait seulement 26 ans, apparemment encore un bel avenir devant lui et cette rencontre entre un club et un joueur qui savaient ce qu’est le football eut pu déboucher sur un beau mariage. Ce ne fut malheureusement pas le cas. Suaudeau venait d’être écarté de l’équipe première et son successeur, Blazevic n’était qu’un technicien de pacotille, entraîneur aux idées courtes et à la rigidité d’acier, tout ce qu’il ne fallait pas à un artiste. Alors Jo rentra dans sa coquille, le lièvre qui courait si bien, si juste, devint escargot et on connaît une anecdote marquante parce qu’il la racontait souvent, celle où un jour Blazevic s’intéressa enfin à lui et lança : « Mais Joël, tu es gaucher ! » Le Croate entraînait Nantes depuis six mois, il dirigeait les séances chaque matin et Henry préféra en rire qu’en pleurer tant la remarque signifiait l’incompétence du bonhomme.
Coco lui redonne le goût du foot
La suite aurait pu être plus gaie car Suaudeau avait été rappelé aux manettes et Joël avait trouvé chez les Toumelin un havre de paix, quasiment une seconde famille. Malheureusement, il était déchiré par une séparation qui se passait mal et Coco, qui avait insisté pour le conserver dans l’effectif tout en n’ignorant rien de son embarrassante réputation, se demandait si sa difficulté à retrouver sa meilleure forme n’était pas la conséquence de quelques excès. « Or, je n’avais jamais été aussi sérieux », assurait Jo qui considérait comme une énorme chance le fait d’être de nouveau dirigé par un technicien pensant le jeu comme lui : « Il me rappelait José Arribas à mes débuts, il avait le même discours. Pour lui, il n’y avait pas de capitaine dans une équipe, chaque joueur était capitaine à tour de rôle en fonction de l’évolution du jeu, chacun avait la même importance et on n’était pas bon individuellement mais selon ce qu’on apportait au collectif. C’était un chef d’orchestre génial, créatif, pour lequel tout était pensé, travaillé, joué pour améliorer le rendement de l’équipe et le plaisir qu’on prenait à s’y exprimer ».
Il polit le diamant Karembeu
Jo avait retrouvé la joie d’aller aux entrainements, le goût de la plaisanterie, il avait surnommé Japhet N’Doram ‘’le sorcier’’ tant il était difficile de lui prendre le ballon dans les pieds, il apprenait au ‘’diamant’’ Chritian Karembeu les ficelles du métier. Il se raccommodait petit à petit, il était suffisamment écouté par ses coéquipiers pour avoir écarté une menace de grève parce que les paies tardaient trop mais il avait été touché à un genou et la douleur ne s’estompait pas. Alors, en 1992, à trente ans, un peu meurtri mais pas désenchanté, il tira un trait sur le professionnalisme et se dirigea vers Limoges.
Karembeu, Makélélé et Toumelin viennent le voir à Chaptelat
Il joua en Division d’Honneur dans un club qui n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été, dut patienter parce que son assurance rechignait à verser ses indemnités d’invalide (du football) et entama une carrière d’entraîneur à Chaptelat, un petit club de la banlieue limougeaude. Il jouait encore et c’est là qu’en 1995, titre de champion de France en poche, Christian Karembeu et Claude Makélélé, conduits par Jean-René Toumelin, vinrent le fêter dans ce qui ressembla à un jubilé et servit surtout de prétexte à évoquer tant de bons, beaux, chers souvenirs nantais.
Jo, devenu père de famille, n’avait cependant pas continué à entraîner. Ils avaient créé avec Corinne, sa compagne, une entreprise de nettoyage qui avait prospéré à Limoges.
Une étoile qui aurait dû scintiller plus fort
Et puis, un jour, à la froideur limousine, ils avaient préféré le charme de la mer et ils étaient partis s’installer à La Tremblade, en Charente-Maritime où ils louaient des gîtes. C’est là que sa joie de vivre, qui en avait fait un type bien et un peu à part dans le milieu aseptisé du football, s’est brutalement voilée en janvier dernier quand il a appris qu’il souffrait d’un cancer. Lequel, tel un tacle assassin auquel on ne résiste guère, a donc eu rapidement raison de lui.
Joël Henry est mort dimanche après-midi et dans l’histoire du football nantais c’est une étoile qui a disparu, même si demeure, quelque part enfoui dans la mémoire de ceux qui aiment le jeu de ce club, l’intime frustration qu’elle n’ait pas scintillé plus fort.
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