- Photo : Stéphane Piriou, un soir d’orage, dans un stade.
Il y a ceux qui regardent le football avec intérêt, ceux qui suivent les résultats, connaissent quelques joueurs, apprécient un beau match et peuvent passer à autre chose lorsque le coup de sifflet final retentit. Et puis il y a ceux qui regardent leur club. Ceux pour qui le résultat du week-end ne reste pas enfermé dans les quatre-vingt-dix minutes d’une rencontre, mais accompagne parfois le dimanche, le lundi, voire quelques jours supplémentaires. La différence peut sembler minime à celui qui ne connaît pas cette sensation. Elle ne l’est pas. Car lorsque l’on supporte véritablement un club, on ne regarde plus seulement des joueurs courir derrière un ballon : on regarde une partie de sa propre histoire.
On ne choisit d’ailleurs pas toujours son club comme on choisit une voiture, une marque ou une équipe dans un jeu vidéo. Il y a souvent quelque chose de plus ancien, de plus irrationnel. Un père qui vous emmène au stade, un grand-père qui parle encore d’une équipe d’une autre époque, un copain qui vous fait découvrir un maillot, une ville dont les couleurs finissent par devenir les vôtres. À Nantes, cela peut commencer avec une Beaujoire aperçue enfant, une écharpe jaune et verte, un match regardé à la télévision ou simplement cette étrange impression que cette équipe-là est la vôtre. Et puis, sans vraiment s’en rendre compte, on passe de « Nantes joue » à « Nantes joue aujourd’hui ». Le club a cessé d’être un spectacle : il est devenu un rendez-vous.
Un club finit toujours par entrer dans notre vie
Le football a cette faculté presque magique de transformer des événements sportifs en souvenirs personnels. Un match n’est jamais tout à fait seulement un match. Il y a celui que l’on a regardé avec son père, celui que l’on a vécu avec des amis, celui qui correspond à une période particulière de sa vie, celui dont on se rappelle encore le score vingt ans plus tard alors qu’on serait incapable de dire ce que l’on faisait la semaine dernière. Les grandes victoires s’inscrivent évidemment dans la mémoire, mais les défaites aussi. Certaines ont même une étrange capacité à rester plus longtemps que les autres.
C’est probablement pour cela que les objets prennent une importance disproportionnée dans la vie du supporter. Un vieux maillot n’est pas simplement un vêtement qui a connu des jours meilleurs. Il appartient à une époque, parfois à une personne, souvent à une émotion. Une écharpe conservée au fond d’un placard peut rappeler un match, une saison ou un déplacement. Un billet devenu inutile depuis longtemps peut pourtant être impossible à jeter. Le supporter accumule ainsi des choses qui, pour un regard extérieur, n’ont parfois aucune valeur. Il ne collectionne pourtant pas vraiment des objets : il collectionne des morceaux de sa vie. Et lorsqu’il prétend faire du rangement, il découvre invariablement que tout possède une histoire et que, par conséquent, absolument rien ne peut être jeté.
C’est aussi pour cela que les couleurs d’un club prennent une place aussi particulière. Elles apparaissent sur un maillot, une écharpe, un drapeau, parfois dans une maison, une voiture ou un simple objet du quotidien. Elles deviennent une manière discrète ou très assumée de dire qui l’on est et d’où l’on vient. Le jaune et le vert ne sont alors plus seulement deux couleurs associées au FC Nantes : elles deviennent un langage commun entre des personnes qui ne se connaissent pas mais qui, lorsqu’elles se croisent quelque part avec un maillot nantais, savent immédiatement qu’elles partagent quelque chose.
Le problème, c’est que l’amour rend rarement objectif
Il faudrait évidemment parler de l’objectivité du supporter. Ou plutôt de son absence. Celui qui aime son club sait parfaitement qu’il n’est pas objectif, et c’est probablement la première chose qu’il accepte lorsqu’il entre dans cette relation étrange avec une équipe de football. Il peut passer son temps à expliquer à son entourage qu’il faut prendre du recul, que ce n’est qu’un sport, que les arbitres font des erreurs et que les joueurs ne sont que des professionnels. Mais lorsqu’arrive le match, toutes ces belles résolutions s’évaporent avec une facilité remarquable.
Le supporter peut alors devenir capable de défendre l’indéfendable, de trouver une excuse à une prestation médiocre ou d’expliquer pendant quinze minutes pourquoi un joueur qui vient de rater une occasion immanquable reste malgré tout « intéressant ». Il peut également considérer qu’un adversaire a commis une faute évidente alors que, dans une situation parfaitement identique, il aurait demandé à son propre joueur de « jouer avec malice ». Cette mauvaise foi n’est pas toujours très glorieuse, mais elle fait partie du folklore. Elle devient même parfois une forme de langage familial entre supporters.
Le plus intéressant est que cette absence d’objectivité ne signifie pas forcément que le supporter refuse de voir les problèmes. Au contraire. Il les voit souvent très bien, parfois même beaucoup trop bien. Il connaît les défauts de son équipe, les erreurs de recrutement, les choix qui l’agacent, les joueurs qui le désespèrent et les décisions qu’il ne comprend plus. Mais sa critique naît précisément de son attachement. On ne se met pas autant en colère contre quelque chose qui nous est indifférent.
Et puis il y a Nantes, aujourd’hui
C’est là que la relation devient plus difficile. Car aimer un club lorsqu’il gagne est une expérience plutôt confortable. Lorsque les résultats sont bons, que le stade chante, que les joueurs donnent envie de croire à nouveau et que le classement permet de regarder l’avenir avec optimisme, le supporter n’a finalement pas besoin de beaucoup d’arguments pour expliquer sa fidélité. Les victoires donnent raison à la passion.
Le véritable test arrive lorsque le club commence à décevoir. Et le FC Nantes en connaît actuellement une période particulièrement douloureuse. Après avoir quitté la Ligue 1 au terme de treize saisons dans l’élite, le club a entamé sa nouvelle aventure en Ligue 2 avec deux défaites lors des deux premières journées : 0-1 à la Beaujoire contre le Red Star, puis 2-1 à Laval, avec un but encaissé dans le temps additionnel. Après deux journées, les Canaris se retrouvent sans le moindre point. La saison ne fait évidemment que commencer, mais pour un supporter qui a déjà accumulé les déceptions, la sensation est immédiate : cette vieille inquiétude revient, celle qui consiste à se demander si le changement de division a réellement changé quelque chose au problème de fond.
Deux matches seulement, et pourtant cette impression de déjà-vu. On voudrait se convaincre qu’il faut du temps, que la saison sera longue, que le groupe doit apprendre à se connaître et que les premières journées ne veulent rien dire. Tout cela est vrai. Mais le supporter n’est pas toujours très doué pour attendre sagement que les statistiques produisent leur verdict. Il regarde son équipe avec ses souvenirs en tête, avec les saisons précédentes encore présentes dans un coin de sa mémoire, et il se demande surtout s’il peut encore reconnaître le club auquel il s’est attaché.
Ce que l’on supporte le moins, ce n’est pas toujours la défaite
Une défaite, finalement, on peut l’accepter. Il faut bien. Aucun supporter sérieux ne peut exiger que son équipe gagne tous ses matches. Ce serait aussi absurde que de reprocher à la météo de ne pas être constamment agréable. Ce qui devient beaucoup plus difficile à supporter, c’est le sentiment de ne plus reconnaître son club, de ne plus retrouver dans son équipe quelque chose qui correspond à l’image que l’on en porte depuis des années.
C’est peut-être là que se trouve une partie de la douleur actuelle autour du FC Nantes. Parce que ce club représente davantage qu’un classement ou qu’une succession de résultats. Il existe dans l’imaginaire collectif une certaine idée du FC Nantes, liée à son histoire, à son identité, à ses grandes équipes, à son rapport au jeu et à ces générations de joueurs qui ont contribué à construire une mémoire commune. Cette histoire ne disparaît évidemment pas avec une relégation. Mais elle peut parfois sembler lointaine lorsque le présent devient difficile à regarder.
Et c’est précisément à cet endroit que le supporter se retrouve pris dans une contradiction presque insoluble. Il voudrait que le club change, qu’il retrouve de l’ambition, qu’il redevienne séduisant, qu’il donne envie de croire. Mais il voudrait également qu’il reste fidèle à ce qu’il a été. Il demande donc à la fois du changement et de la continuité. Il veut une nouvelle histoire sans avoir à oublier l’ancienne. C’est beaucoup demander à un club de football. C’est pourtant exactement ce que font les supporters.
Pourquoi reste-t-on quand tout pousse à partir ?
Il y a une question que l’on se pose parfois, surtout après une mauvaise soirée : pourquoi continuer ? Pourquoi consacrer du temps, de l’énergie et autant d’émotion à quelque chose qui peut nous rendre aussi heureux un week-end et franchement contrarié le suivant ? Il serait tellement plus simple de regarder les grands matches, de profiter du spectacle, puis de passer à autre chose. On pourrait même choisir une équipe qui gagne davantage. Ce serait probablement beaucoup plus confortable.
Mais le supporter n’est pas raisonnable sur ce sujet. Il ne change pas de club comme on change de fournisseur d’accès à Internet. Il peut critiquer, s’éloigner momentanément, bouder, se promettre qu’il ne regardera plus jamais un match dans cet état-là. Il peut même, après une nouvelle défaite, annoncer autour de lui qu’il n’en peut plus. Pourtant, quelques jours plus tard, il regardera le calendrier pour savoir quand aura lieu le prochain match.
Cette fidélité est parfois incompréhensible pour ceux qui ne la vivent pas. Elle ne l’est pas pour ceux qui la partagent. Parce que le club n’est plus seulement une équipe. Il est devenu une partie de la mémoire familiale, de la jeunesse, des amitiés, des conversations et des souvenirs. Il est associé à des personnes qui ne sont parfois plus là, à des époques qui ne reviendront pas, à des émotions que l’on ne peut pas recréer autrement. Le supporter ne reste donc pas uniquement pour le FC Nantes d’aujourd’hui. Il reste aussi pour tous les FC Nantes qu’il a aimés avant.
On peut être en colère et continuer d’aimer
Je pourrais évidemment prétendre être parfaitement objectif dans cette histoire. Ce serait faux. Comme beaucoup de supporters, j’ai mes souvenirs, mes préférences, mes colères et probablement ma part de mauvaise foi. Il y a des soirs où une défaite du FC Nantes laisse un goût étonnamment amer, comme si l’on avait accordé à un simple résultat sportif beaucoup plus d’importance qu’il ne devrait en avoir. On se dit alors qu’il faut prendre du recul, que la vie est ailleurs, qu’il existe des problèmes autrement plus sérieux et que, franchement, ce n’est pas très raisonnable de laisser un match de football influencer son humeur.
Et pourtant, le lendemain, on recommence à regarder. On lit les nouvelles, on cherche à comprendre, on discute du prochain match et on finit par imaginer ce qui pourrait changer. C’est là toute l’ambiguïté du supporter : il peut être profondément critique sans être indifférent. Sa colère est souvent la preuve de son attachement. On ne passe pas autant de temps à analyser quelque chose que l’on ne souhaite plus voir exister.
Peut-être faut-il alors accepter cette contradiction plutôt que chercher à la résoudre. On peut être déçu par son club sans cesser de l’aimer. On peut ne pas apprécier ses dirigeants tout en continuant à soutenir les joueurs. On peut regretter ce que le FC Nantes a été tout en espérant ce qu’il pourrait redevenir. Et l’on peut même, certains soirs, avoir envie de tout envoyer valser avant de remettre son écharpe autour du cou la semaine suivante.
C’est probablement cela, finalement, la fidélité d’un supporter : je t’en veux parce que je t’aime encore.
La prochaine victoire aura peut-être le goût d’une renaissance
Le football possède malgré tout un pouvoir que beaucoup d’autres choses ont perdu : celui de remettre les compteurs à zéro. Une nouvelle journée arrive, un nouveau match commence, un joueur marque un but et, pendant quelques minutes, tout ce qui semblait compliqué la veille paraît soudain beaucoup plus simple. La victoire ne règle évidemment pas tout. Elle ne transforme pas miraculeusement un club, ne fait pas disparaître ses problèmes et ne répare pas des années de frustration. Mais elle redonne quelque chose de précieux : l’envie de croire.
Le FC Nantes vient de commencer sa saison avec deux défaites. C’est une réalité, et il n’est pas nécessaire de la maquiller. Mais deux journées ne constituent pas une saison, pas plus que deux défaites ne suffisent à écrire l’avenir d’un club. La prochaine rencontre sera encore attendue avec cette étrange combinaison de méfiance et d’espoir qui caractérise si bien le supporter. On aura peur d’être à nouveau déçu, tout en rêvant secrètement d’un scénario différent.
Et peut-être est-ce cela qu’il faut conserver. Pas l’illusion que tout ira forcément bien, ni la nostalgie permanente d’un FC Nantes idéalisé. Mais l’espoir qu’un club puisse retrouver une identité, une ambition, un jeu, une émotion et surtout cette capacité à faire vibrer ceux qui viennent le regarder.
Car au fond, le supporter ne demande peut-être pas la perfection. Il demande quelque chose de plus simple : avoir à nouveau le sentiment que son club lui ressemble.
Alors oui, aujourd’hui, le goût est amer. Il y a la relégation, les deux premières défaites, les souvenirs qui reviennent et cette impression parfois fatigante de devoir toujours recommencer à croire. Mais l’histoire d’un supporter ne s’écrit jamais uniquement avec les trophées. Elle s’écrit aussi dans les périodes où l’on doute, où l’on critique, où l’on se demande pourquoi l’on reste, avant de réaliser que la réponse était là depuis le début.
On reste parce qu’un club peut changer de joueurs, d’entraîneur, de dirigeants, de division et même parfois d’identité. Mais il y a quelque chose qu’il ne peut pas complètement changer : la place qu’il occupe dans la mémoire de ceux qui l’aiment.
Alors, dimanche prochain ou le week-end suivant, nous serons probablement encore là. Avec nos souvenirs, nos maillots, nos conversations sans fin, nos analyses définitives qui ne dureront probablement pas plus longtemps que le prochain match et cette capacité assez extraordinaire à espérer après avoir juré, la semaine précédente, que nous ne nous ferions plus avoir.
C’est peut-être cela, au fond, être supporter du FC Nantes.
Continuer à croire sans être naïf. Continuer à aimer sans être dupe. Et attendre, encore, le jour où le jaune et le vert auront enfin retrouvé un goût un peu moins amer.
2 Commentaires
magnifique article , je me reconnais amplement , j espère revivre très vite des lendemains de match qui chantent pour remplacer les lendemains qui déchantent trop nombreux
« Et c’est précisément à cet endroit que le supporter se retrouve pris dans une contradiction presque insoluble. Il voudrait que le club change, qu’il retrouve de l’ambition, qu’il redevienne séduisant, qu’il donne envie de croire. Mais il voudrait également qu’il reste fidèle à ce qu’il a été. Il demande donc à la fois du changement et de la continuité. Il veut une nouvelle histoire sans avoir à oublier l’ancienne. C’est beaucoup demander à un club de football. C’est pourtant exactement ce que font les supporters. »
Ambition et fidélite/continuité par rapport à l’histoire du club : le supporter fidèle du FC Nantes n’a ni l’un ni l’autre. C’est un supplicié de la présidence Kita. On vit vraiment un temps extrême de torture. Assaf a lâché Nimes, Lopez bientôt Bordeaux mais les Kita, eux, s’accrochent alors qu’on sait bien qu’ils n’ont aucune passion pour ce club qu’ils ne connaissent même pas.